La veille, nous étions seuls et l’ambiance était glauque. Mais c’est le 15 août, jour d’affluence sur les routes et pour une fois, sur l’Alice Robert. Pour une fois, 4 ou 5 autres clubs-charters
ont décidé de larguer sur cette épave des dizaines de plongeurs. Pour une fois, c’est la cohue.
Parfois (rarement), le Bananier refuse de se montrer et reste dans un noir absolu. Pas un noir foncé, ni même un noir d’absence de lumière, non, un noir qui absorbe la lumière et l’étouffe,
jusqu’à celle de nos phares puissants rendus impuissants. Cette fois, c’est un peu le cas.
Nous descendons dans de l’eau gazeuse. Nous passons la thermocline et quelques mètres plus bas je vois quantité d’éclats faibles de phares en tous sens. Nous entrons dans la purée et nous
arrivons sur le château. Autour de nous, des palanquées, partout, là, autour du bout de balisage. Nous les laissons et partons explorer l’épave là où ils ne sont pas (arrière, coursives,
passerelle, cales avant…). Nous remontons au bout et nous regagnons la couche d’eau claire. A ce moment, c’est un spectacle étonnant : ça remonte de partout ! Sortant de la touille sans
avoir retrouvé le bout, palanquées perdues, plongeurs sur octopus et assistés, c’est la foire dans une cathédrale de bulles. Nous ferons nos paliers à l’écart du bout surchargé de grappes de
plongeurs bien mûrs…
Inutile de frapper avant d’entrée, personne n’ouvrira. Et de toute façon, il n’y a plus de porte… Les parties habitables sont celles qui souffrent le plus des effets combinés du temps, de la mer
et des hommes (filets, ancres, plongeurs). Les minces cloisons s’écroulent. La corrosion ronge les montants, jusqu’à les mincir à l’extrême, avant qu’ils tombent et disparaissent, dilués. Sur
l’Astrée, un support de hublot survit encore à ce grignotage du temps ainsi qu’à la cupidité des visiteurs avides de remonter un magnifique trophée à poser sur une étagère, entre une assiette
avec des coquillages peints et une boule à neige de la tour Eiffel… Il tient encore. Il résiste mieux que son support réduit en dentelle aux mailles de plus en plus larges. Sera t-il encore là la
saison prochaine ?
Comme le château, même si cela semble moins rapide, la proue du Saumur porte des signes de dégradation. Des plaques de tôle manquent et d’autres n’ont de la solidité que l’apparence. Les
ancres, à poste, sont encroûtées. Le gros treuil n’entrera plus en action. Ce navire a définitivement mouillé là. Mais sa proue est toujours dressée, verticale, sur cette surface de sable qu’elle
semble fendre dans un mouvement figé. Le Saumur effectue son dernier voyage, un voyage immobile.
Souvent, je me demande pourquoi. Au retour de la plongée, je regarde les photos et je vois des canons, des armes, des engins de mort, rouillés, encroûtés. Alors je me demande pourquoi ce plaisir
de déambuler autour de ces vestiges d’un triste passé ? Qu’est-ce qui se passe là-bas au fond pour changer à ce point cette vision terrestre ? Comment se fait-il que ma vision des
choses change de manière si radicale ? Je ne vois plus des restes de ce qui était voué à tuer. Je suis dans un autre monde où les objets n’ont plus la même signification. Je vais chercher un
angle de vue pour les immortaliser. Je m’assure que ceux que j’emmène à la découverte de l’épave ont la meilleure visite possible de ses incontournables. Il se passe quelque chose là-bas en bas.
J’en suis conscient avant, pendant et après, sans pouvoir me l’expliquer. Et ce n’est pas que l’azote.
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